Voilà dix sept mois que je suis suivi à l’Institut Gustave Roussy dans le cadre d’un traitement expérimental avec HKI 272 dans une lutte contre un cancer du poumon. On m’avait pronostiqué six mois de vie et j’entame ma cinquième année, celle de tous les dangers pour les statistiques. A l’infirmier qui me demandait mercredi quelle différence je voyais entre ce même essai commencé aux Etats-Unis à Boston et sa suite à Villejuif j’ai du lui faire la réponse suivante :
Su le plan du matériel médical, de la compétence des médecins, du personnel soignant, de l’approche humaine du cancer et de son traitement, aucune différence. Il y a la même volonté d’efficacité, le même désir de transformer cette satanée maladie en maladie chronique, sous contrôle, et ce, dans le but de permettre la meilleure qualité de vie possible aux malades.
Par contre sur le plan administratif, il y a une différence fondamentale : Aux Etats-Unis, le personnel administratif se sent partie prenante dans la lutte contre la maladie, dans le réconfort à apporter aux malades, dans la qualité de vie professionnelle à préserver pour l’ensemble du personnel soignant. Comme la pierre de soutien de l’édifice, le personnel administratif tente de faciliter par tous les moyens la tâche de ceux de leurs collègues qui sont confrontés aux malades et à leurs souffrances.
A Gustave Roussy, à part quelques merveilleuses personnes dont on a plaisir à retrouver le sourire lors des contrôles mensuels, il faut faire face à certaines bêtises d’administratifs qui semblent s’ingénier à faire de l’obstruction. Après 14 mois de visites mensuelles, on ne peut pas dire que j’arrive à l’improviste. J’ai juste demandé, puisque je viens de l’autre bout de la France, de pouvoir être reçu le Mardi, le Mercredi ou le Jeudi entre 10 heures et 16 heures. Compte tenu de l’aspect répétitif et régulier de mes visites, (le médicament m’est délivré pour 28 jours), il est relativement facile de confronter ces paramètres à un emploi du temps prévisionnel. Je tiens à dire que ce n’est pas par caprice mais pour des raisons économiques. Etant pris en charge à 100% je tente de prendre mes billets de train à l’avance pour en diminuer le coût. En arrivant le matin et en repartant le soir, j’économise une nuit sur place. Le train partant de Nîmes à 7heures du matin, je suis à 10heures à Paris gare de Lyon et au mieux à 11 heures à l’IGR. Je peux, si on me le demande, prendre un train plus tôt qui arrive à 9 heures et me permet d’être à l’IGR à 10 heures. Par contre le soir, je ne peux prendre que celui de 16h24, les autres, plus tardifs, étant plus chers. Que voulez-vous j’ai le scrupule de trop faire dépenser à la Sécu et je tente donc de minimiser les dépenses. Je prends le métro puis l’autobus entre la gare de Lyon et l’IGR et je n’en tire nulle gloriole tant que je peux le faire physiquement. Je ne demande évidemment pas le remboursement de mes tickets. Ni celui du trajet Aigues-Mortes/Nîmes, ni le parking à Nîmes pour la journée. Tout cela relève d’une simple attitude citoyenne. Je mets, de même, un point d’honneur et de respect pour le personnel soignant à être à l’heure. Or le retard commence dès l’arrivée. Le nouveau guichet d’accueil fonctionne moins bien que le provisoire pendant les travaux avec plus de personnel. Trois personnes au moins sont chargées d’accueillir les patients. Si l’on considère que l’une semble définitivement plongée dans son écran d’ordinateur à la recherche de dieu sait quelle information qui la rend totalement aveugle à la file d’attente, si l’on considère l’importance de la discussion que les deux autres ont, relatives aux heures de repas, aux heures de pose, aux temps de formation, aux divers problèmes syndicaux, il ne faut pas s’étonner que la queue soit très longue. Or, il suffit de montrer sa carte orange de l’IGR et de recevoir la fiche de circulation qui vous dit où aller et quoi faire. Là, cela devient parfois amusant. L’ Attachée de Recherche Clinique qui gère mon planning s’en fout, mais alors s’en fout « d’une force » comme dirait Jamel Debouze ! Les horaires qu’elle me fixe n’ont ni queue ni tête. Parfois j’ai tous les examens en même temps, à la même heure, y compris la consultation du médecin. Il s’en suit une gigantesque pagaille ! En 12 mois consécutifs à Boston, il n’y a jamais eu le moindre bug, et je n’ai jamais eu à perturber le fonctionnement et l’ordonnancement du système médical.
Mais à l’IGR, à chaque consultation, j’ai pris l’habitude d’arriver à l’heure que m’autorise le train et les infirmières s’arrangent gentiment pour me faire passer de telle sorte que je puisse voir le professeur Soria ou le Dr Besse, avec les résultats nécessaires, dans des horaires compatibles avec celui du train de retour.
Dernière brimade, alors que je descends à la pharmacie avec l’ordonnance de renouvellement de ma molécule salvatrice, la pharmacienne, adorable comme toujours, me dit avec force sourires et précautions oratoires et en s’excusant que l’ARC (attachée de recherche clinique) n’a pas faxé les numéros de lots de médicaments indispensables puisque contingentés…Souvent il faut quinze à vingt minutes voire quarante cinq, une fois, avant que le fax n’arrive et que je puisse repartir avec mes gélules au pas de course pour ne pas rater mon train dont le billet n’est pas remboursable ni échangeable. J’ai eu le malheur, une fois, de lui envoyer un mail la veille pour lui rappeler que je venais le lendemain et que j’apprécierais de pouvoir disposer vite de mes gélules pour ne pas risquer de rater mon train. C’est un train de propos outragés que j’ai reçu en retour….
Quant au scanner on frise le scandale le plus total. Le personnel soignant et technique fait de son mieux pour gérer en continu les scanners. Ceux prévus et puis ceux demandés en urgence par les médecins pour les besoins d’une consultation. Pendant ce temps à l’accueil du scanner une à trois personnes en blouse blanche, cela fait plus médical, se donne un mal fou pour ralentir la machine. Les discussions sur les activités du dernier week-end, sur les problèmes de circulation le dimanche, sur le comparatif des prix de l’adorable petit tailleur à la Redoute par rapport à quasiment le même aux Trois Suisses sont sans doute des propos destinés à égayer les malades en attente d’un scanner qui est un examen pour le moins traumatisant. Traumatisant non pas en soi mais par l’attente du résultat dont tant de choses peuvent dépendre. Comment faire comprendre à ces joyeuses commères qui ne sont même pas de Windsor que la blouse blanche qu’elles s’arrogent le droit de porter devrait les pousser à faire comme le reste du personnel et à traiter les patients avec la compassion qu’ils attendent, surtout dans ces lieux. Ce n’est pas l’apanage de l’IGR et j’ai connu la même chose aux Cèdres à Toulouse où les médecins devaient littéralement supplier les secrétaires pour qu’un malade soit pris entre deux pour un scanner urgent alors même qu’il y avait des trous que le personnel technique n’arrivaient pas à combler.
Je suis ulcéré, encore une fois non pas pour moi, mais pour les infirmières, pour tout le personnel qui se donne tant de mal pour notre confort de malade, pour les médecins qui sont obligés d’attendre, parfois fort tard le soir que les retards accumulés par les bourdes ou le j’menfoutisme de quelques administratifs aient été « arrangés », autant que faire se peut, par d’autres personnes plus dévouées ou simplement animées par une démarche professionnelle.
Si le professeur Türz voulait bien regarder la réalité, « au ras des paquerettes » il créerait une commission de malades en état de dénoncer toutes ces anomalies mais aussi de proposer de petites améliorations pratiques qui faciliteraient la vie de tout le monde. Mais cela implique le respect d’une démarche qualité qui ne semble pas concerner beaucoup d’administratifs hospitaliers. Oui, la méritocratie devrait exister et être appliquée partout comme il l’est dans la vraie vie. Pas de blouse blanche pour les secrétaires tant qu’elles n’ont pas fait la preuve de leur efficacité dans la démarche qualité d’un ensemble d’actes qui vont de l’accueil du patient à ses examens, à ses soins, à sa sortie. Le port de la blouse blanche devrait redevenir un symbole de l’engagement des personnels dans la qualité de l’accueil et du traitement des malades, qu’il faudra bien un jour cesser de traiter de patients.
Aux USA il est vrai que si un administratif fait bugger le système, celui-ci s’arrête ! Mais ils ne le font pas, car il serait viré, et ce, avec l’approbation du personnel soignant.
Voilà ce que je voudrais dire à ce jeune infirmier qui, avec une curiosité toute professionnelle et de bon aloi voulait savoir si je faisais une différence entre les soins aux USA et en France. Oui jeune homme, la seule différence c’est le système D que savent mettre en place des gens de bonne volonté comme vous pour arranger les « coups » nécessaires pour pallier les carences de certains. Mais ne baissez pas les bras, sachez que derrière des paroles parfois sévères qui masquent mal une certaine peur, les malades savent voir, reconnaître, apprécier ceux qui les traitent simplement bien. Votre question était pour moi une marque d’estime et je l’ai appréciée comme telle, elle montrait votre désir d’égaler ce que l’on pointe souvent du doigt comme un exemple. Merci pour votre démarche et pardon si elle m’a poussé à écrire cette longue chronique mais parfois la tumeur flambe…



